L'humain
histoire d'une faim
Les chiffres
Année 2010
 
L'humain
HISTOIRE D'UNE FAIM

Firmin est né en 1926, dans une famille de fermiers. A 18 ans il a participé à la bataille des Ardennes. A son retour, il n'a retrouvé aucun des siens, ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs, tous disparus... Depuis, sans famille, il a "roulé sa bosse" de ferme en ferme, de tous côtés, pour aboutir aux "Petits Riens" où il a été accidenté.
Devenu "expert èsfaim", il se retouve aujourd'hui, depuis six ans, dans ce qu'il considère comme sa vraie famille: La Banque Alimentaire. Son sourire, sa dignité, engagent vraiment au dialogue. C'est celui auquel nous vous convions.

Firmin, vous avez une expérience de la vie qui est plutôt celle d'une survie. Comment parvient-on à traverser tout ce que vous avez vécu ?
C'est vrai qu'une bonne partie de ma vie a été occupée pour trouver de quoi manger et de quoi me loger.

Avoir faim,
c'est quoi exactement ?

C'est manger un peu aujourd'hui, sans être sûr de manger demain.

Mais j'ai trouvé plus malheureux que moi. Et ma raison de vivre ça a toujours été de travailler - non pour moi - mais pour les autres. En tout cas, maintenant, à la Banque Alimentaire c'est pour les malheureux que je travaille.

Les malheureux, c'est qui, Firmin ? Etre malheureux, c'est quoi ?
Les malheureux? C'est tous ceux qui sont sans travail, qui sont malades, qui sont seuls, qui sont sans logement. Quand on est tout ça à la fois, on est vraiment malheureux. Il faut les aider. Il ne faut pas qu'ils se sentent exclus, bloqués, condamnés ...

Vous en avez rencontrés beaucoup ?
Je n'ai presque rencontré qu'eux, depuis toujours. Aujourd'hui, j'en vois encore beaucoup. J'en loge parfois, de temps en temps, pour les aider à passer un moment difficile.

Qu'est-ce qui est le plus dur pour des malheureux ?
C'est la honte. La honte de devoir demander de l'aide, de la nourriture, une couverture. La honte de ne pas pouvoir s'en sortir. La honte de devoir appeler à l'aide, à l'amitié.

Quel est leur souhait le plus cher ?
C'est d'avoir une vraie famille, d'avoir des enfants qui vivront mieux qu'eux, sans problème de faim et de logement. Des enfants auxquels on pourrait offrir mieux, une vie plus décente, de vrais repas, un bon toit, une école, du travail...

Vous-même, Firmin, vous n'avez pas de famille...
Ma famille, depuis six ans, c'est la Banque Alimentaire. Car je sais que là d'autres familles qui" ont faim sont aidées. Elles sont de ma famille.

Avoir faim, c'est quoi exactement ?
C'est manger un peu aujourd'hui, sans être sûr de manger demain. Donc, il faut garder un petit reste pour demain. Il faut toujours penser à demain. Il faut toujours se priver un peu pour préparer demain. Ça c'est avoir faim. Et j'en connais beaucoup - quand ils ont de quoi manger - qui partagent avec d'autres, plus malheureux encore, plus brisés, plus cassés...

Firmin, vous-même, êtes-vous encore malheureux ?
Non et oui... Non parce que je ne suis plus tout seul. je suis devenu comme tout le monde. J'ai encore beaucoup de courage pour travailler. je tiens tête. Et je parviens à aider. On ne doit pas me dire merci. C'est moi qui dis merci. Mais je reste malheureux car je continue à voir des gens malheureux, des femmes seules avec leurs enfants, des vieux sans famille, des gens qui ne parviennent pas à s'en sortir, malgré tout leur courage...

Bien manger, ça donne du courage ?
Et comment ! Entre croquer un croissant et manger une soupe bien chaude, personne n'hésite : vive la bonne soupe. Et ainsi de suite.. Vive la cuisine à soi, les vrais repas. Quand je vois tout ce que la Banque Alimentaire parvient à distribuer pour permettre de vrais repas, je dis chapeau ! Car ça permet de bien manger. Et donc d'avoir le moral!

Le nouveau service R.A.P. (Récolte d'Aliments Périssables), c'est bien ?
Ah oui ! Ça change. Il y a parfois du poisson. On découvre des goûts nouveaux. On devient des "gastronomes"! Est-ce qu'on a le droit d'aimer les "fines choses"?...

Bien sûr, Firmin. Et vous, et tous les autres, avez plus que ce droit! Qu'est-ce que vous aimez le plus dans la vie ?
C'est l'amitié. C'est aider, faire plaisir. Ça réchauffe tout. Du fond du cœur.

Quelle est la plus belle histoire que vous avez vécue ? Quel est le plus grand plaisir que vous avez connu ?
C'est la Banque Alimentaire.

(Authentique mot de la fin, dans la bouche de Firmin, 68 ans, travailleur quotidien et bénévole à la Banque Alimentaire).